Financement de l'industrie défense : vers une nouvelle approche de la conformité par les banques
Sous l’effet des tensions géopolitiques et du retour des politiques de souveraineté, les banques redéfinissent leur approche du financement de la défense. La conformité, autrefois centrée sur la prévention des risques et les critères ESG, s’inscrit désormais dans une logique d’accompagnement des priorités stratégiques des États.
1. Une prudence longtemps érigée en principe
Façonnée par les régimes de sanctions, les engagements internationaux et la montée des critères ESG, la conformité bancaire a longtemps appréhendé le secteur de la défense à travers une logique de vigilance accrue. De nombreuses banques avaient choisi la prudence en excluant partiellement, voire totalement, les entreprises de la défense de leurs portefeuilles de financement.
Cette orientation répondait à une logique institutionnelle : réduire l’exposition au risque réputationnel, éviter les zones grises juridiques liées aux exportations sensibles et préserver la cohérence entre les engagements publics de finance responsable et la pratique quotidienne du crédit. Dans la plupart des politiques internes, la défense était alors appréhendée comme une catégorie à haut risque, à la croisée des enjeux éthiques, politiques et réglementaires.
Cette approche, longtemps dominante, a orienté les politiques de financement vers une gestion prudente du risque, alors même que les besoins d’investissement de l’industrie de défense se renforçaient sous l’effet des tensions géopolitiques et des programmes de modernisation. Sous l’effet des crises successives et de la réaffirmation des politiques de souveraineté économique, cette orientation a progressivement été réexaminée.
2. Une inflexion dans la doctrine bancaire
Les bouleversements géopolitiques de ces dernières années ont profondément transformé la manière dont les acteurs économiques conçoivent la sécurité. Le retour de la guerre sur le continent européen, les tensions en Asie et au Moyen-Orient, ainsi que la fragmentation des chaînes d’approvisionnement stratégiques ont replacé la défense au centre des politiques de résilience.
Parallèlement, la rivalité économique croissante entre les États-Unis et la Chine se traduit par une succession de mesures commerciales restrictives, de contrôles technologiques et de limitations à l’exportation. Ces dynamiques, en réorganisant la géographie du commerce et de la production, ont conduit les États à repenser leur degré d’autonomie stratégique et leurs dépendances industrielles.
Dans ce nouvel environnement, les cadres de conformité élaborés au cours des deux dernières décennies montrent leurs limites. Conçus dans un contexte de stabilité et d’intégration économique, ils reposaient pour l’essentiel sur des considérations ESG, adaptées à une économie globalisée. La montée des tensions entre puissances, les restrictions à l’exportation et la redéfinition des politiques industrielles déplacent désormais ces équilibres : la conformité se trouve sollicitée au service d’objectifs liés à la sécurité, à la souveraineté et à la résilience des États.
Ces développements ont conduit les institutions financières à réévaluer leur positionnement vis-à-vis du secteur de la défense.
Comme l'a révélé le Financial Times, BNP Paribas a ainsi récemment révisé sa politique de financement de l’industrie de défense, abandonnant le concept des « armes controversées » pour s’en tenir à une définition plus précise : celle des armements prohibés par les traités internationaux. Cette clarification montre comment les acteurs bancaires ajustent leurs cadres internes à la lumière des priorités stratégiques des États.
D’autres développements confirment ce tournant : la décision de plusieurs fonds, dont BlackRock, de se retirer de l'initiative Net Zero Asset Managers en janvier 2025 traduisait déjà les tensions croissantes entre les engagements climatiques des institutions financières et les impératifs économiques et politiques de leurs États d’origine, tandis que, ce 14 octobre, JPMorgan annonçait un programme d’investissement massif dans les industries considérées comme essentielles à la sécurité nationale américaine.
Prises ensemble, ces évolutions témoignent d’une tendance structurelle : les établissements financiers, longtemps centrés sur la conformité climatique et sociale, replacent désormais les enjeux de souveraineté, de résilience industrielle et de sécurité parmi leurs critères d’analyse et de financement.
3. L'évolution du rôle de la conformité
Au-delà de leur dimension conjoncturelle, ces évolutions traduisent une transformation plus profonde de la conformité. Celle-ci n’est jamais indépendante des priorités politiques qui l’inspirent. Dans les périodes d’apaisement, elle traduit les ambitions d’ouverture, de durabilité et de transparence. Mais lorsque les rivalités étatiques s’intensifient, elle reflète d’autres priorités : celles de la stabilité, de la sécurité et de la souveraineté.
Les critères ESG cessent d’occuper la première place. La conformité devient un instrument d’ajustement des politiques publiques aux contraintes du moment : encadrement des exportations, contrôle des technologies sensibles, sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Elle demeure fondée sur la vigilance et le respect du droit, mais elle en déplace le centre de gravité : d’une conformité normative tournée vers la prévention des risques, on passe à une conformité fonctionnelle, arrimée aux impératifs de sécurité collective.
4. Les implications pour l’industrie de défense
Pour les entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD), cette évolution modifie les conditions du dialogue avec les acteurs financiers. L’accès au crédit demeure encadré, mais il repose désormais sur des critères d’évaluation plus transparents et sur une capacité accrue à démontrer la robustesse des dispositifs de conformité internes.
Les entreprises doivent pouvoir documenter leurs contrôles export, justifier la vérification de leurs partenaires commerciaux, assurer la cohérence entre leurs engagements contractuels et la réglementation applicable, et démontrer la maîtrise des chaînes de sous-traitance. Dans cette configuration, la conformité devient un vecteur de légitimité économique : elle conditionne non seulement l’accès au financement, mais aussi la qualité de la relation bancaire dans la durée.
Cette évolution peut également favoriser une meilleure compréhension mutuelle entre industriels et établissements financiers. La transparence accrue, la standardisation des documents et l’adoption de procédures communes de diligence constituent autant de leviers pour rétablir la confiance et fluidifier les circuits de financement.
5. Une convergence progressive entre finance et sécurité
La révision de la politique de BNP Paribas, le repositionnement de BlackRock, ou l’initiative de JPMorgan traduisent un même mouvement : celui d’un rééquilibrage entre exigences de conformité, responsabilité financière et considérations stratégiques. Les banques ne renoncent pas à leurs obligations de vigilance ; elles en redéfinissent les paramètres à la lumière d’un environnement international profondément transformé.
Ce changement, encore en cours de structuration, annonce une évolution durable : la conformité n’est plus seulement un instrument de protection contre le risque juridique, mais un cadre d’articulation entre finance, souveraineté et sécurité. À mesure que les institutions financières adaptent leurs doctrines internes, se dessine une nouvelle phase du dialogue entre le secteur bancaire, les autorités publiques et l’industrie de défense : un dialogue fondé sur la recherche d’équilibre entre responsabilité, stabilité et continuité des capacités collectives.
La frontière entre finance et sécurité s’estompe ainsi peu à peu, au profit d’une même exigence : garantir la continuité des capacités collectives dans un environnement stratégique incertain.

